Ecriture

[Insigni] Chapitre 5 – Partie 1

La Capitale

  • Voilà nous y sommes, déclare Jaïf

Je redresse la tête pour observer ce que ces hommes appellent « Capitale ». Nous ne sommes qu’à quelques kilomètres à peine ; depuis la colline sur laquelle nous nous trouvons, nous avons une vue d’ensemble de cette ville qui me semble gigantesque.

Le soleil se couchant, les maisons au loin s’éclairent petit à petit pour faire de leur Capitale, un point de lumière au milieu de l’obscurité. Cela ressemble à un ensemble fortifié que j’avais déjà observé dans mes livres d’histoire.

La ville ronde est cernée d’une épaisse forêt ce qui ne viendra que me compliquer la tâche lorsque je déciderai de m’enfuir. De même, les remparts entourant la cité semblent bien gardés, il me faudra donc étudier les heures où les gardiens se relaient, pour avoir le plus de chance de partir d’ici.

De la fumée s’échappe de certains toits et cela laisse présager un repas bien chaud. Les nuits sont bien plus fraîches ici qu’en Terria et la perspective d’une soupe fumante fait gargouiller mon ventre.

  • Bientôt fillette.

Jaïf semble répondre à mon estomac plutôt qu’à moi-même.

  • Nous allons finir ces quelques kilomètres avant que la nuit ne soit complétement tombée.

Nous continuons donc notre périple et lorsque nous arrivons à destination, il fait déjà nuit. Le chemin est de plus en plus agréable : les routes sont pavées aux abords de la Capitale.

Un mélange d’angoisse et d’excitation me saisit à mesure que nous nous approchons de la porte d’entrée. Le trajet ne m’a paru durer à peine que quelques secondes et nous y sommes déjà. J’échange un regard inquiet avec Maria, toujours dans la cage.

Une grande porte s’ouvre à nous lorsque Jaïf se présente. Elle est tout aussi grande que celle de Terria, mais constituée de rondins de bois, alignés les uns à côté de autres. Il faut, semble-t-il, plusieurs hommes pour actionner l’ouverture.

C’est donc ça leur Capitale : une cité aux rues pavées, étroites, dont certaines sont sacrément malodorantes. Nous traversons une ruelle sombre, cernée de bâtiments à colombages, où un groupe de mendiants est réuni. Ils tentent d’obtenir des pièces de la part des hommes de mon groupe mais ne récoltent que quelques coups.

Nous arrivons devant une auberge de laquelle s’échappe une musique légère et joyeuse. La maison, sur plusieurs étages, est en pierres anciennes. La façade est abîmée et quelques fissures lézardent le mur. Plusieurs fenêtres ornent la devanture dont certaines paraissent sortir du toit ; la porte d’entrée se trouve sous un arceau en pierres taillées, qui doit permettre, semble-t-il, de protéger de la pluie. C’est sans aucun doute une vieille bâtisse.

Un lampadaire, recouvert de lierre grimpant, éclaire la rue. Une jeune femme, attachée à la cheville, chante un air gaie devant l’auberge. Lorsqu’elle nous aperçoit, elle semble terrifiée.

Mais ce qui m’interpelle le plus, c’est l’odeur de nourriture. Jaïf pousse la porte, nous entrons. Tout à coup, les musiciens cessent de jouer, tous les regards se tournent vers nous :

  • Hé bien bande de salopards ! Vous n’allez pas arrêter de jouer quand votre chef revient !

Jaïf semble heureux d’être de retour. Tous les hommes s’esclaffent à leur tour et reprennent leurs festivités.

Je jette un rapide coup d’œil sur cette immense salle. Le bar en bois au fond de la pièce est imposant, il s’épare les clients d’un mur couvert de bouteilles qu’une jeune femme sert contre quelques pièces. Le parquet, tout comme la bâtisse elle-même, est ancien et certainement usé par des danses effrénées. L’odeur est assez étouffante, un mélange d’alcool et, comme la fumée le laisse présumé, de tabac.

Plusieurs dizaines d’hommes sont là, sales et saouls, mais ce qui me frappe surtout se sont les personnes enchaînées le long d’un mur. Ils sont crasseux, maigres, certains ont l’air gravement malade. Jaïf remarque ma stupeur :

  • Tu vois tout ça fillette ? Tout est à moi : ces hommes, ces esclaves, ces lieux. J’ai tout pris quand j’ai gagné ma liberté.
  • Pourquoi ces gens sont enchainés ?
  • Ceux-là ne peuvent ni se battre, ni me servir d’aucune manière. Ils sont à vendre. Ils iront surement aux alentours de la Capitale chez des paysans ayant les moyens de se les offrir et ils mourront à la tâche. Ils sont trop faibles.

Je suis sous le choc. Il ne semble exprimer aucun remord à l’idée de condamner à mort ces gens.

  • Est-ce là que je vais finir ?
  • Non tant que tu te bas et que tu gagnes. Et puis, il y a bien d’autres tâches à accomplir avant de finir enchaînés ici. En attendant, il faut que tu reprennes une forme un peu humaine : tu as très mauvaise mine.
  • A qui la faute ? lui lançais-je avec mon plus beau sourire.
  • Certainement à moi, mais tu l’as bien cherché.

Il interpelle une jeune femme à l’autre bout de la pièce :

  • Milla ! Nourris ces jeunes femmes, donne leur de quoi se laver et assure toi qu’elles aient un endroit où dormir. Je leur assignerai leurs tâches demain.
  • Oui chef, répondit Milla en souriant. Suivez-moi.

Nous suivons donc cette jeune personne : elle est plus âgée que moi de quelques années à peine. Elle semble assez discrète mais n’a pas peur de Jaïf, ce qui laisse présumer une certaine proximité. Nous montons un vieil escalier sur plusieurs niveaux avant d’arriver devant une porte en bois.

  • Entrez dans cette chambre. Vous trouverez de quoi vous laver et vous changer. Vous pouvez dormir sur les couchettes. Je vais vous monter à manger.
  • Merci beaucoup, tentais-je avec un sourire.

Elle me regarde et sourit à son tour. Je n’avais pas remarqué à quel point elle est jolie : ses yeux clairs contrastent avec sa peau métissée, ses cheveux noirs ébène disposés de côté lui donnent un air félin. Elle finit par baisser les yeux et se détourne.

J’observe cette pièce rectangulaire, mansardée, avec intérêt : c’est bien plus grand que ma chambre à Terria. Les murs sont en bois, sauf deux, qui doivent probablement donner sur la façade extérieure. L’un d’eux est scindé en deux par une cheminée.

Deux lits simples sont alignés de part et d’autre de l’âtre et sur chaque table de nuit se trouve de l’eau claire et un pot de chambre. Au centre est disposée une table carrée avec deux chaises. C’est plutôt propre et nous disposons d’un minimum de confort. Je me dirige vers la fenêtre au fond de la pièce : je l’ouvre et observe la rue.

Nous sommes bien trop haut pour envisager de s’échapper par là. Déjà les rues se remplissent de monde et cela me rappelle quelque peu les galeries de Terria.

Je me tourne vers Maria : elle est restée près de l’entrée et a toujours l’air aussi apeuré que tout à l’heure dans la cage.

  • Ça va aller Maria. On va reprendre des forces et on trouvera un moyen de quitter cet endroit.

Elle obtempère en silence puis m’attrape la main :

  • On ne se lâchera pas, promis ?
  • Promis.

Je remarque la présence d’une coiffeuse avec un miroir ainsi que d’une bassine d’eau : je décide alors d’observer les dégâts sur mon visage.

Je me dirige vers mon reflet : je serai incapable de me reconnaitre ! Le dessous de mon œil droit est enflé ainsi que ma lèvre. Ma peau a pris une couleur bleuté à certains endroits et le reste est rouge surement à cause du soleil. Je suis méconnaissable.

Je commence à éponger en douceur le sang qui s’est collé de part et d’autre de mon visage. J’en profite pour vérifier qu’il ne me manque pas un morceau de dent : sauvée, tout est là !

Je finis mon inspection et ma toilette quand la porte s’ouvre sur Milla, chargée d’un plateau de victuailles. Elle nous le dépose sur la table et sans un bruit, quitte la pièce. Maria et moi nous installons et mangeons l’intégralité de la nourriture posée devant nous. J’entame la discussion :

  • Comment ils t’ont eue Maria ?
  • Peu après notre sortie de Terria. Nous nous sommes dirigés droit sur le campement.
  • Nous ?
  • J’étais avec un garçon. Mon copain en fait.

Je n’ose à peine imaginer ce qu’ils ont dû lui faire devant elle. Je pose tout de même la question :

  • Est-ce qu’il est… mort ?
  • Non. Enfin, je ne pense pas. Il s’est enfui quand Jaïf et ses hommes m’ont attrapée.
  • Quel lâche !
  • C’est ce qu’il avait de mieux à faire. L’un de nous deux devait s’en sortir.

Elle n’a pas l’air de lui en vouloir ; elle semble même éprouver une certaine nostalgie au souvenir de son amoureux. Je sens tout de même qu’elle ne veut pas s’attarder sur le sujet :

  • Et toi Lou, comment tu es arrivée ici ?
  • J’ai entendu des voix et je me suis dirigée vers vous pour observer. C’est Frig qui m’a trouvée, je ne l’ai pas entendu arriver.
  • C’est un sale type. Je n’aime pas la manière dont il nous regarde.
  • Je te comprends. Il est terrifiant dans son genre.

Nous continuons notre conversation en évoquant Terria. Elle me fait penser à Emilie, elle non plus ne voulait pas quitter notre « foyer ».

Une fois rassasiées, nous nous installons sur nos couchettes et malgré la peur, la douleur, je sombre dans un sommeil profond.

Le lendemain, nous sommes réveillées par de grands coups sur la porte.

  • Debout là-dedans ! hurle une voix masculine que je ne reconnais pas. L’homme finit par entrer dans la pièce : la balafre qui lui coupe le visage en deux m’interpelle. Il est très grand, certainement autant que Jaïf. Ses yeux marron nous regardent d’un air sévère. Il croise les bras sur sa poitrine, sa peau est mate, striée de cicatrices.

Nous sautons de nos couchettes. Je m’époussette, en profite pour me recoiffer un peu et me passer de l’eau fraiche sur le visage.

  • Dépêchez-vous ! Vous êtes attendues en bas.

Nous descendons les escaliers à pas lourds. Ma tête m’est encore douloureuse. Je remarque que les trois hommes de la veille sont là à nous regarder descendre :

  • Bien mesdemoiselles, vous voilà enfin ! nous accueille Jaïf. Je vais vous expliquer la marche à suivre pour ces prochains jours : comme vous le remarquez, cette salle est souillée de la veille, vous allez donc la récurer. Et chaque jour ainsi jusqu’à ce que tu aies repris forme humaine fillette. Vous aurez droit à un repas par jour et serez logées. Le soir vous ferez l’animation. Quand tu seras rétablie, nous commencerons les choses sérieuses : tu seras formée au combat, auras le droit à plusieurs repas journaliers et dormiras avec les autres combattants.

Je ne suis même pas sûre de tenir une journée entière à récurer cette salle infâme.

  • Qu’attendez-vous ? Au boulot ! Grogne Frig

On nous lance un seau ainsi qu’une brosse et nous commençons notre tâche. Les trois hommes quittent la pièce et nous laissent seules.

  • Il faut qu’on trouve un moyen de se barrer d’ici, soufflais-je à Maria
  • Ils nous retrouveront et nous tuerons.
  • Dans tous les cas, je crois que nous sommes condamnées à mourir ici, Maria.

Elle me regarde, d’un air résigné : elle sait que cet endroit est sa dernière demeure. Hors de question pour moi de crever ici ! J’ai résisté à Terria, je ne mourrais pas entre les mains de ces hommes. Je trouverai un moyen. Je reprends à travailler et fredonne ma chanson pour m’insuffler un peu de courage.

La journée passe finalement assez vite. Mes doigts me font souffrir, ils sont couverts d’échardes et rougis par le frottement successif et ininterrompu de la brosse sur le sol en bois.

  • Mesdemoiselles, allez-vous rafraichir, nous ordonne le même homme qui nous a réveillées. Ce soir vous travaillerez également, soyez en forme, je viens vous chercher dans deux heures.

Nous nous exécutons et remontons dans notre « chambre ». A notre arrivée, nous trouvons des vêtements propres : des robes saillantes vertes foncé avec ce qui ressemble à une chemise en coton. Sans trop y prêter attention, je me nettoie le visage et les mains, et essaie, avec difficulté, de retirer quelques échardes :

  • Maria, tu peux m’aider ?
  • Bien sûr.

Elle s’empare d’une pince et d’un geste adroit, m’enlève les épines. Soudain, elle me regarde, les larmes aux yeux :

  • Tu crois vraiment qu’il est possible de quitter cet endroit ?
  • J’espère que oui.

Nous finissons notre toilette et nous écroulons de sommeil.

***

Deux heures après, comme promis, l’homme à la balafre vient nous chercher. Il nous ordonne de passer les nouveaux vêtements, exclusivement réservés pour le soir et nous indique de descendre une fois que ce serait fait.

J’enfile donc ma nouvelle tenue. Je n’ai jamais porté pareil vêtement. Le jupon est évasé et arrive à mes chevilles mais le haut du vêtement colle à la poitrine. J’ai l’impression que mes seins vont jaillir du chemisier. Mes épaules sont légèrement dénudées et cette sensation de vulnérabilité me déplait au plus haut point.

Une fois vêtues, nous descendons ce même escalier et je me rends compte que la salle s’est remplie. Des hommes, similaires à ceux de la veille, consomment allégrement, servis par la jeune Milla.

L’homme à la cicatrice nous attend aux pieds des marches, un verre à la main. Lorsqu’il nous aperçoit, il le finit d’un trait et traverse la salle. Nous le suivons de près et prenons une porte dérobée.

  • Où nous amenez-vous ? questionnais-je notre guide
  • Vous verrez bien assez tôt !

Nous arrivons à une autre petite porte qui donne sur des appartements privés. Jaïf nous y attend avec ses deux comparses de la veille.

  • Bien, laisse-nous mon ami, ordonne Jaïf à l’homme à la balafre.
  • Mesdemoiselles, je vais vous assigner vos tâches du soir.

J’ai un très mauvais pressentiment sur ce qui va suivre et ne peux empêcher m’empêcher de trembler. J’attrape la main de Maria.

  • Maria ?
  • Oui monsieur ?
  • Örg et Frig vont vous accompagner à l’étage. Vous tiendrez compagnie aux messieurs désireux d’un peu de chaleur humaine ce soir.

Mon amie se jette aux pieds de Jaïf.

  • Non ! S’il vous plait pas ça ! Je peux servir à boire, nettoyer, je peux être utile s’il vous plait !
  • Oh mais tu vas être utile, lui répond Frig.

Les deux hommes se dirigent vers elle et la saisissent par les bras. Elle tente de se débattre, hurle, je ne peux que tenter de l’aider à se débarrasser de ces monstres.

  • Lâchez-là bande de sauvages !

D’un coup, la voix roque et dure de Jaïf me rappelle à l’ordre :

  • Fillette, stop.

Je me fiche de son ordre et décide de me battre pour aider mon amie. Il m’attrape par les cheveux et me colle une gifle qui me vexe plus qu’elle ne me blesse. Je me retourne vers lui, j’ai la nausée. Je le hais, pour ce qu’il nous fait, pour ce qu’il va obliger Maria à faire.

  • Vous êtes une ordure !
  • Certainement, mais si tu ne veux pas te joindre à ton amie, je te conseille de la fermer.

Ils l’ont déjà emmenée. Ses cris se font plus lointains, et puis, plus rien.

  • Et moi, je vais faire quoi au juste ?
  • Tu sais chanter n’est-ce pas ?
  • Quoi ? Je fredonne quelques airs mais c’est tout. Comment le savez-vous ?
  • Je vous ai observé cet après-midi. Je sais que tu envisages toujours de t’enfuir et ne saurais que te conseiller de nouveau de ne rien tenter de stupide.

Je suis interloquée et ne sais que répondre.

  • ­ Bien. Maintenant que les choses sont claires : ce soir tu vas chanter.
  • Devant des gens ?
  • Bien sûr que oui devant des gens idiote ! dit-il en riant. Viens je vais t’installer. L’objectif est que les clients soient attirés par ta voix et se dirigent à l’intérieur pour goûter aux joies des filles.
  • Je suis un appât ?
  • En quelque sorte, oui. Suis-moi.

Je suis donc ce monstre qui est désormais mon maître. A contre cœur, je remonte le couloir menant au bar et Jaïf me guide jusqu’à l’entrée de l’auberge. Le ciel est gris, triste, il reflète un peu mon humeur.

  • Mets-toi ici, me dit-il en désignant une sorte de trépied en bois.

Je m’exécute et il en profite pour m’attacher une chaîne à la cheville gauche.

  • On ne sait jamais, sourit-il. Bien maintenant, chante, attire du monde, sinon je serai obligé de te faire rejoindre ta copine, fillette.

Il fait demi-tour et s’en va. Je commence à chanter ma chanson, non pas pour tous ces hommes qui me regardent comme de la viande mais pour moi, pour Bïrh, pour mes parents, pour Emilie, pour tous ceux que j’ai laissé, pour me donner encore un peu de courage et ne pas sombrer. Sans même m’en apercevoir, mes joues se couvrent de larmes.

Un homme particulièrement beau passe à côté de moi, je ne saurai le décrire trop en détails tant ma vue est perturbée par mes larmes. Il me dévisage interloqué, je ne saurai dire si c’est à cause de ma chanson ou de mon visage. Il détourne le regard et entre dans l’auberge.

  • Oh la défigurée ! chante quelque chose de plus gai ! me crie un passant en me lançant une pierre.

Je la reçois en plein dans le ventre. La douleur est vive mais je suis maintenant habituée à souffrir.

  • T’entends, mocheté ? Chante !!

Il s’approche de moi, plus que quelques mètres et je serai en mesure de lui sauter à la gorge. 3… 2… 1. Je prends le peu d’élan qu’il m’est possible et saute sur cet inconnu. Je déverse sur lui toute la rage que j’ai en moi, je mords, griffe, frappe à m’en faire mal aux mains. L’odeur du sang est de plus en plus présente : je ne sais s’il s’agit du mien ou du sien.

Il parvient à m’échapper et recule de quelques mètres seulement. J’essaie de le suivre, mais suis freinée par mes chaines. Je hurle de toutes mes forces : je dois être monstrueuse.

Soudain, les badauds s’écartent de nous. Je me risque à jeter un coup d’œil derrière moi : Jaïf.

  • Dégagez d’ici bande de voyeurs, avant que je vous fasse regretter d’être venu au monde.
  • Comme un seul homme, tout le monde s’écarte, hypnotisés par la voix de mon maître.
  • Pas toi minable.

Il s’adresse à l’homme qui m’a jeté la pierre. Ce dernier n’en mène pas large devant mon imposant « protecteur ».

  • Tu ne toucheras jamais plus à une de mes filles.
  • Promis Jaïf, je te jure je le ferai plus.
  • J’en suis certain, lui répond Jaïf.

Un cri de douleur s’échappe de la bouche de mon agresseur : Jaïf s’écarte et je peux voir mon poignard enfoncé dans les côtes de l’homme. Jaïf le retire doucement, l’homme tombe à terre, il est mort. Mon chef essuie le couteau sur son pantalon, détache mes chaînes et m’oblige à le suivre.

Je regarde une dernière fois la masse sanguinolente sur le sol : des hommes sont déjà en train de le ramasser et de nettoyer le devant de l’auberge. Une autre fille a pris ma place et commence à chanter.

Nous arrivons dans les appartements de Jaïf.

  • C’est comme ça que tu attires les clients ?
  • Je… Il m’a jeté une pierre.

J’ai l’impression d’être une enfant et de devoir me justifier devant mes parents. Sauf qu’en l’occurrence, il s’agit d’un ancien esclave, maquereau et assassin. Il me tend mon poignard : je ne comprends pas. S’il sait que je cherche à m’échapper, pourquoi m’armer ?

  • Prends-le.

Je m’en saisis avant qu’il ne change d’avis.

  • Pourquoi me le rendre ?
  • Parce que la prochaine fois que tu te fais agresser : tue le.
  • Je ne peux pas.
  • Si les chaînes ne t’avaient pas arrêtée, tu l’aurais surement tué.
  • Non : c’est une chose de frapper, s’en est une autre de donner la mort.
  • Tu as ça dans le sang fillette. Si je t’ai choisie pour combattre, c’est pour une bonne raison. Tu finiras par y prendre goût.

Jamais. Lorsque j’ai poignardé Frig, c’était par nécessité. Le passant m’avait également agressée : je n’avais pas eu le choix.

  • Vous n’avez pas peur que je vous poignarde ?
  • Si tel est mon destin, qu’il en soit ainsi, me dit-il en décochant un sourire. Sais-tu comment j’ai obtenu tout ça ? Tout ce qui nous entoure ?
  • ­Non.
  • J’ai été esclave toute ma vie. Mes parents l’étaient aussi et leurs parents avant eux. J’ai eu le même maître des années durant. Un homme ignoble, une brute. Il a violé et tué ma sœur. Un jour, lorsque j’ai été assez fort, je l’ai tué à mon tour, c’était le seul moyen d’être libre. Il est de coutume ici, de posséder ce qui appartenait à l’homme qui a été tué. Alors j’ai hérité de tout ; non sans quelques soucis de succession mais qui ont été réglés de manière définitive, eux aussi. Si tu me tuais, tout ce que je possède serait à toi.
  • Je suis sidérée : par son histoire mais surtout par cette révélation.
  • Pourquoi me dites-vous cela ? Si c’est pour vous racheter une conscience ce n’est pas la peine avec moi : vous m’inspirez toujours autant de dégout.
  • Je n’attends rien de toi, fillette. Je voulais juste que tu le saches.
  • Vous ne me rendrez jamais ma liberté, sauf si je vous tue ?
  • Non, bien sûr que non, je ne suis pas stupide, ni suicidaire. Je t’ai promis que si tu travaillais pour moi et me faisais gagner assez, tu serais libre et je tiendrai ma promesse.
  • Je n’ai qu’une année pour décider si je veux repartir à Terria, après il sera trop tard. Si vous me libérez après cette date, je ne reverrai jamais ma famille.
  • Je le sais, c’est pourquoi je te jure de te libérer avant cela. Je suis un homme de parole, fillette. Tu seras libre et tu choisiras de repartir d’où tu viens ou de vivre libre à nos côtés.
  • Et pour Maria ?
  • Qui ?
  • Mon amie, Maria, l’autre fille qui est avec moi. Celle dont vous venez de briser la vie. Je vous demande de la laisser partir le moment venu.
  • D’accord.
  • D’accord ?
  • Oui.

Cela ressemble à un accord. Je lui tends la main. Surpris, il exécute le même geste.

  • Au fait fillette, quel est ton prénom ?
  • Lou.

Il est tard, la plupart des clients est repartie. Je regagne ma chambre, chamboulée par ces événements. Je suis seule dans la pièce, Maria n’est pas là. Je me passe un peu d’eau sur le visage, essaie de retirer le sang de mes vêtements.

La porte s’ouvre, je me redresse. C’est Maria. Elle me lance un regard vide, elle peine à marcher. Ils l’ont brisée. Je remarque qu’elle a pris des coups au visage, sa lèvre saigne. J’attends qu’elle s’asseye et entreprend de la nettoyer et de lui peigner les cheveux. Elle est muette, figée, comme si son corps est présent mais son âme éteinte.

Milla nous apporte notre repas quotidien. Je prends l’assiette de Maria et la lui fait manger, cuillerée par cuillerée.

J’entreprends de lui raconter ma conversation avec Jaïf mais elle n’en a que faire. Et même : comment pourrais-je lui demander de tenir plusieurs mois de la sorte ? Une fois son assiette terminée, je la couche, la borde et elle sombre dans un sommeil sans rêves.

J’ai envie de vomir. Je mange un peu, finit de nettoyer mes affaires et décide, moi aussi de quitter ce monde pour une nuit.

 

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