Ecriture

[Insigni-Résiste]- Chapitre 2

Le départ

Je retourne dans ma chambre et remarque que Lola sautille dans tous les sens : elle ne semble pas s’apercevoir de la tension qui m’habite à cet instant.

Du haut de ses cinq ans, elle ne voit le monde qu’au travers de ce que les adultes lui permettent de voir. Je ne suis plus comme ça, je crois même que je ne l’ai jamais été.

  • Lola ! Viens.
  • Qu’est-ce que tu veux ? me dit-elle avec son air espiègle.
  • Je veux juste te faire un bisou.
  • Tu n’as rien à me demander ?
  • Si justement, viens.

Elle arrive en trottinant et me regarde avec une admiration que je ne mérite certainement pas. Je m’assieds sur son lit :

  • Tu sais que je pars pour un petit moment ?
  • Oui je sais. D’ailleurs qui va m’amener à l’école ?
  • Maman ou papa, ne t’inquiète pas. J’ai un service à te demander.
  • D’accord.
  • Il faut que tu travailles très bien à l’école et que tu fasses attention aux parents. D’accord ?
  • Ça fait deux services mais d’accord.

Elle me serre fort contre elle et je sens le parfum de ses cheveux que j’ai caressés tellement souvent.

  • Tu vas me manquer Lou.
  • Toi aussi. Je la serre contre moi. Et tu auras le droit de lire mes livres si tu le veux.
  • Tu sais très bien que je ne sais pas lire, me répond-t-elle surprise de mon oubli.
  • Tu pourrais regarder les images ?
  • D’accord. Dis tu peux me chanter la chanson ? J’ai peur de l’oublier en ton absence.
  • Si tu veux.

Je commence à chanter d’une voix hésitante :
« … Bainan horrela
Ez zen gehiago xoria izango
Eta nik
Xoria nuen maite…»

Cette chanson, c’était celle d’une boite à musique. L’année de mes quinze ans, c’était Bïrh qui me l’avait apprise. Il me disait que c’était un chant qu’on lui avait enseigné là-haut.

Il était vraiment très beau : une beauté classique, grand, blond, aux épaules carrées. Son nez droit contrastait avec la douceur de ses yeux bleus. Son sourire était lumineux et communicatif. Il souriait toujours et était tout le temps heureux, quelle que soit la situation. Mais il refusait sa condition, comme moi.

La première fois que je l’ai vu, c’était à l’école. Il était plus âgé de quelques années à peine et lui aussi essuyait de sacrées corrections.

Nous étions souvent punis en même temps et avons commencé à sympathiser comme cela. Petit à petit, une véritable amitié s’est créée. Puis notre vie d’ouvrier nous a encore plus rapprochés.

Un jour, ce fut son tour de quitter Terria pour un an. J’en pinçais déjà pour lui à l’époque et, même si la vie a repris son cours, je ne l’ai pas oublié.

Trois cents soixante-cinq jours plus tard, il est revenu mais il n’était plus le même. Il m’a confié être rentré pour sa mère, veuve, qui aurait été seule s’il n’avait pas fait ce choix.

Cependant, il lui était interdit de m’en dévoiler plus sur son passage dans cet autre univers. Mais il avait un cadeau pour moi: une boite magnifique qu’il avait cachée sur lui en revenant de là-haut. Il suffisait d’actionner un petit mécanisme sur le côté et un son mélodieux, presque mystique, sortait de cet étrange appareil. C’est ce jour-là que je reçus mon premier baiser.

Je me rappelle sa voix rocailleuse, son air grave lorsqu’il me la chantait:

  • Tu as la personne la plus exceptionnelle que j’ai rencontré Lou, et j’ai visité deux mondes. La plus pénible et casse-pieds, mais la plus formidable dans ton genre.
  • Tu dérailles Bïrh ! Raconte-moi encore comment sont les gens là-haut.
    Ce sont des créatures mutantes avec les cornes et les ailes du diable !

Il m’avait fait des chatouilles et j’explosais de rire.

  • Non, dis-moi sérieusement ! Dans quelques années c’est mon tour et je veux savoir !
  • Quand ce sera ton tour, je serai là et tu n’auras rien à craindre. Mes amis m’attendent là-haut.
  • Ça je le sais. Mais c’est dans tellement longtemps…
  • Viens avec moi.
  • Quoi ? Où ça ?
  • Quand je vais m’enfuir, pars avec moi.

Je m’étais redressée et l’avais regardé avec amusement, comme si sa proposition était insensée :

  • Et ma sœur, mes parents ?
  • Propose-leur.
  • Hors de question, ma mère en ferait un ulcère.

Pour couper court à la conversation, et éviter une dispute, je lui avais alors demandé d’actionner la boite à musique. Il m’avait pris dans ses bras et, me berçant, m’avait chanté notre chanson.

J’ai la gorge nouée et les larmes aux yeux en me remémorant ce souvenir. J’ai beau essayer de chanter, chaque parole me fait souffrir un peu plus. Je ne craquerai pas devant ma sœur.

Je lui suggère alors de finir de nous préparer et lui enfile sa robe des grandes occasions. Elle a l’air tellement excitée par cette soirée et je ne peux que la comprendre : c’est la seule nuit de l’année qui ressemble à une fête. Je lui noue les cheveux et m’assure que ses souliers soient mis dans le bon sens.

Il est bientôt l’heure pour moi de me rendre à la salle commune. J’enfile avec peine l’uniforme qui m’a été donné : les tissus sont lourds et épais, je suppose que cela me protégera du froid.

Ma mère me peigne tranquillement mon épaisse tignasse comme s’il s’agissait pour moi de partir à une simple fête. Fête de laquelle je ne reviendrai pas.

Ce geste, sa main dans mes cheveux, me rappelle mille souvenirs. Enfant, j’adorais qu’elle me les brosse tous les soirs ; mais en grandissant, nous nous sommes éloignées. Nous nous ressemblons comme des jumelles, mais sommes tellement différentes sur tant d’aspects.

Elle ne comprend pas que je puisse rejeter ce monde dans lequel nous vivons. Pour elle, malgré les contraintes, nous sommes bien plus en sécurité ici que là-haut. Terria ne me correspond pas et je pense qu’elle le sait.

  • Tu seras prudente, n’est-ce pas ?
  • Comme d’habitude, lui dis-je en souriant
  • C’est bien ce qui m’effraie.

Son regard est plein de compassion.

  • Tu sais Lou, j’ai conscience que toi et moi ne sommes pas pareil, mais je n’ai pas toujours été comme ça. La vie t’enseigne de nombreuses leçons, parfois de manière violente mais tu n’as pas le choix : sois tu apprends, sois tu commets les mêmes erreurs. Et toi… tu es tellement têtue, j’ai l’impression que parfois tu fais exprès de réitérer tes bêtises… Tu… J’ai tellement peur quand il s’agit de toi, tu n’es pas prudente Lou et là-haut ça pourrait te coûter…
  • Je le sais maman. Je serai prudente c’est promis.
  • Je l’espère, je l’espère de tout mon cœur, ici tu es en sécurité.

Je la vois progressivement m’échapper, elle repart, comme à son habitude, dans ses rêveries, dans son monde, au sein duquel personne ne peut entrer.

Elle parle de sécurité mais je sais au fond de moi les horreurs dont sont capables les gens d’ici. Bïrh et moi en avons fait les frais. J’étais tellement amoureuse de lui et il m’aimait aussi. Il refusait de se marier avec la fille qui avait été choisie pour lui à son retour, même s’il n’avait pas vraiment le choix.

Nous avons passé plusieurs mois comme ça, à braver l’interdit. Nous nous retrouvions tous les soirs, après notre journée de travail. Il me racontait son voyage, ses rencontres. Tout paraissait fantastique même si je me doutais bien qu’il ne me disait pas toute la vérité.

Un beau jour, il s’est décidé: je savais qu’il parlait de s’enfuir d’ici, mais là les choses devenaient concrètes. Il m’a expliqué qu’il avait fait une erreur en rentrant : personne ne le comprenait, sa mère avait choisi depuis bien longtemps de vivre comme un robot mais lui, malgré la peur, les risques de la vie dans ce monde inconnu, préférait vivre et mourir libre que de passer sa vie comme un esclave ici. J’avais finalement décidé de le suivre.

Nous nous donnâmes rendez-vous au crépuscule, mais il n’est jamais venu : sa mère l’avait dénoncé. A sa place, je vis arriver les surveillants qui s’emparèrent de moi et m’envoyèrent à la geôle.

La prison de Terria est située bien en dessous des galeries où nous vivons. C’est un endroit extrêmement sombre et humide. De petites cellules de quelques mètres carrés sont alignées les unes à côté des autres : elles sont creusées à même la galerie et fermées par des barres de fer. Certaines sont tellement petites et basses qu’il est impossible de se tenir autrement qu’assis.

Par « chance », ils m’ont enfermée dans une pièce plutôt grande compte tenu de ce que j’avais aperçu auparavant. Je n’ai compris pourquoi qu’après : l’espace était plus spacieux pour permettre à mes tortionnaires de se joindre à moi et de me torturer. Là-bas, on me mit aux fers, me jetant des sceaux d’eau froide et m’affamant pendant plusieurs jours.

Ils voulaient savoir ce dont j’étais au courant sur l’autre monde. Je n’ai rien dit, j’avais trop peur pour Bïrh. Ce furent les plus longs jours de ma vie. J’ai gardé pour souvenir la marque des fers incrustée à mes poignets.

Ils ont fini par me relâcher, je ne sais combien de temps après nous avoir capturés. J’ai attendu de revoir Bïrh, des semaines, des mois, mais il n’est jamais revenu. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait de lui, des rumeurs disent que ceux qui ne reviennent pas ont trouvé le repos éternel.

Je repasse tous les jours devant la cachette qui était la nôtre et chaque fois, j’ai la boule au ventre et l’envie de vomir.

Si mes parents étaient au courant de ce qui s’est passé ? Je ne le sais pas, et je pense que je ne le saurai jamais : pour leur propre sécurité je n’en ai pas parlé et ils n’ont jamais évoqué le sujet non plus.

Alors si pour certains Terria était un lieu de sécurité, où l’on nous protège du monde extérieur, cet endroit n’est pour moi que souffrance. La seule chose qui me fait tenir ici, c’est ma famille et la perspective de quitter ce monde.

J’émerge de ce souvenir douloureux et me rends compte que mes parents et ma sœur se tiennent devant moi. Ma mère me regarde avec tendresse :

  • Tu es prête ma Lou ?

Non. Bien sûr que non. Je préférerai partir avec eux, loin de ce monde, loin de cette misère, mais ai-je le choix ?

  • Oui maman.

Nous nous dirigeons en silence vers l’immense salle commune où se déroule la cérémonie.

La décoration est la même chaque année : des ouvriers se sont affairés toute la journée. Les murs de pierres blanches sont éclairés par des centaines de petites lumières, le plafond est drapé de voilages blancs : cela donne un effet intimiste assez particulier. Je trouverais cela magnifique si l’issue n’était pas si terrible. Les tables sont organisées autour de l’estrade afin de donner une dimension théâtrale à la cérémonie à venir.

L’odeur de boue et de sueur a laissé place à celle d’une nourriture particulière : celle que nous ne mangeons qu’une fois par an pour cette cérémonie. Il y a tellement de mets par rapport à ce dont nous avons l’habitude.

Nous nous installons à une table avec les familles de ceux qui partiront en même temps que moi.

J’aperçois Thar au loin, il me lance un sourire qui me glace le sang. Je vois qu’Estella l’a également remarqué mais lorsque nos regards se croisent, elle baisse immédiatement les yeux. Je me remets donc à contempler mon assiette.

Malgré toute cette opulence, je n’ai que peu d’appétit. J’ai envie d’hurler, de saisir les gens autour de moi et de leur demander pourquoi ils se comportent comme si tout était normal ! Certains d’entre nous ne reviendront pas, d’autres seront traumatisés et tout cela pourquoi ? Personne ne le sait mais cela n’a pas l’air de les perturber.

Ils agissent tous comme si ce rituel était obligatoire, comme s’il était ordinaire d’envoyer certaines personnes contre leur gré dans le nouveau monde. Même mes parents se comportent comme d’habitude et s’en est effrayant.

Il commence déjà à y avoir du monde mais je n’aperçois toujours pas Emilie. Nous terminons notre repas et nous regroupons avec le reste des gens au centre de la pièce. La foule se fait plus pressante et j’ai beau chercher Emilie je ne la trouve pas. L’angoisse commence à monter : comment vais-je affronter cela sans elle ? Où peut-elle bien être ?

Mon père saisit la situation et me serre fort la main. La cérémonie est sur le point de commencer et je ne la vois toujours pas. Mes sens s’éveillent, je sens que quelque chose est en train de se passer et la panique s’empare de moi.

J’ai des difficultés à respirer, j’ai l’impression de m’étouffer. Non pas ça… Il faut la force de mon père qui me saisit contre lui pour calmer mon angoisse.

  • Lou arrête ! Ne te fais pas remarquer je t’en prie, ils viendraient te prendre et je n’y survivrai pas.

Ma respiration ralentie et des larmes coulent sur mon visage. La cérémonie vient de commencer et j’ai une certitude : Emilie ne sera pas là.

L’Homme en blanc fait son entrée, du haut de son estrade. Je m’interroge sur l’intérêt de cette mascarade : à quoi bon forcer les réfractaires ? Pourquoi tout ce cérémonial ?

Il nous appelle un par un et nous devons avancer vers lui. Quand vient mon tour, je sens mes jambes flancher : je ne vais pas y arriver. Je n’arrive pas à lâcher la main de mon père. C’est ma mère qui me rassure alors :

  • Tu es bien plus forte que tu ne l’imagines, tu vas y arriver. Je t’aime Lou.

Je ne lui réponds pas. J’embrasse mes parents, étreins ma sœur et avance alors vers cet inconnu.  Il est en haut de l’estrade. Je dois passer devant ceux précédemment appelés. Je grimpe les marches une à une, tout en me concentrant pour ne pas céder à la panique.

J’arrive enfin au niveau de l’inconnu qui me saisit par le bras et me place à côté d’une fille aux cheveux roux.

Tour à tour, nous nous agenouillons et attendons qu’il ait fini son incantation : « … et que par cette épreuve, chacun choisisse sa destinée, pour qu’en Terria, la race pure soit préservée ».

Je ne comprends pas encore le sens de ses mots. A son signal, un par un nous nous levons et nous dirigeons vers la grande galerie de Terria, celle qui d’habitude nous est interdite, celle qui me mènera à la liberté ou la mort.

Je me retourne une dernière fois vers les miens : mes parents se soutiennent mutuellement et j’aperçois ma petite sœur qui, tout à coup, se met à courir vers moi sans que quiconque ne puisse la rattraper.

  • Lou ! Lou ! Ne pars pas s’il te plait !

Je suis terrorisée à l’idée que les hommes en blanc s’emparent d’elle. Je regarde autour de moi et vois l’un d’entre eux se diriger vers nous. Je m’agenouille auprès de ma sœur :

  • Lola, regarde-moi. Je reviendrai je te le promets.
  • Tu jures ?
  • Je jure. Maintenant cours vite rejoindre papa et maman avant qu’ils ne s’inquiètent.

Je la regarde sécher ses larmes et partir en courant au moment au l’homme en blanc nous rejoint. Je baisse la tête et, armée de courage déclare :

  • Elle est partie, elle ne fera pas de problème.

Je n’ai pas le droit à une réponse mais à un râle étrange. Il est si près de moi que je sens sa respiration glaciale sur mon visage. Le silence est épais autour de nous. Il décide de faire demi-tour et de nous guider vers la galerie.  J’avance, malgré moi, sans me retourner.

Dans un renfoncement, je sens quelqu’un me frôler et m’aperçois qu’il s’agit d’Estella qui me glisse un objet assez imposant dans la poche de ma veste en me faisant signe de me taire. Je ne comprends pas bien le geste de cette fille, que je connais à peine, mais la gratifie d’un sourire. J’ouvrirai ce présent plus tard, pour l’instant, je me focalise sur la route qui me reste à travers Terria, avant de gagner le nouveau monde.

Chacun de mes pas semble raisonner dans ma tête. Le trajet jusqu’à la grande porte me parait interminable et en même temps j’appréhende de me trouver seule face aux autres. Je regarde les visages autour de moi : certains me paraissent familiers, je tente alors un sourire mais la plupart sont terrorisés et préfèrent regarder le sol.

Puis je croise de nouveau le regard de Thar ; ses yeux froids et son air mesquin me révulsent. J’ai tout intérêt à l’éviter le plus possible dès notre sortie de Terria.

Nous prenons un élévateur et arrivons à la grande porte : elle mesure au moins quatre mètres de haut. Constituée d’un bois épais, je n’imagine que difficilement comment il est possible de l’ouvrir. Un homme en blanc est là, il est le gardien de notre monde, nous baissons le regard et attendons. C’est alors qu’il ouvre la porte et nous presse vers la sortie.
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