Ecriture

[Insigni – Résiste] Chapitre I

Je n’ai jamais vu la lueur du jour. Depuis la dernière guerre contre les Parthes, nous sommes confinés dans les entrailles de la terre, par mesure de protection, dit-on. Nos livres d’école nous racontent à quel point les Parthes furent des monstres sanguinaires qui réduisirent une partie de notre peuple en esclavage et forcèrent les autres à s’exiler, poussés à vivre comme des insectes.

Cette guerre, nous l’avons perdue il y a plusieurs centaines d’années et depuis mon peuple vit terré dans ces galeries que nous appelons Terria. Nous sommes tous ouvriers et passons nos journées à agrandir les passages souterrains, créant un monde parallèle à celui de l’extérieur. Chaque seconde de nos vies est rythmée par le travail, les repas collectifs et le repos ; les loisirs sont peu nombreux mais nous réussissons mes amis et moi à nous retrouver de temps en temps.

Jusqu’à 13 ans, nous avons la possibilité d’aller à l’école commune, selon le bon vouloir de nos parents, puis nous devons travailler. J’ai eu la chance d’apprendre à lire, compter, écrire mais il ne nous est pas permis de penser.

C’est à dix-huit ans que nos vies sont bouleversées. Nous avons le droit d’aller découvrir la surface pendant une année au terme de laquelle nous devons choisir : rester là-bas parmi les insignis, ceux d’entre nous qui ont préféré vivre libre à la surface, ou revenir à Terria et accepter de ne plus jamais revoir le monde extérieur. La cérémonie de retour est célébrée par une union permettant d’assurer la descendance de Terria.

Je m’appelle Lou et demain, j’aurai dix-huit ans.

Terria

« Tu n’es rien. Rien d’autre qu’une ombre malhabile perdue dans cet océan de solitude. Tu ne seras jamais personne, je m’y emploierai. Quand tu penseras t’en sortir, quand tu seras sûre de résister, je te briserai. Et jamais plus, non jamais plus tu ne te soulèveras face à moi ».

Cette voix n’est qu’un murmure, un écho lointain qui ricoche sur les parois glacées de ma cellule. Mais je suis sûre qu’elle n’est pas loin : mon corps ne peut ignorer la douleur provoquée par la lame froide qui se balade sur mon avant-bras.

  • Répète-le : je ne suis rien.

 

Non. Elle finira par se lasser. La lame se fait plus profonde, plus incisive.

  • Dis-le !

 

C’est ainsi que je vais mourir. Seule.

  • Ne joue pas à la plus courageuse petite. Si tu ne craques pas par la douleur, je ferai en sorte que d’autres paient le prix de ton arrogance.

 

Je reçois une gifle qui me fait l’effet d’un électrochoc : ma famille !

  • Dis-le !
  • Je…
  • Oui ?
  • Je… ne suis rien, parvins-je à articuler.
  • Tu te soumets à la volonté de tes maîtres ?
  • Oui.
  • Voilà qui est sage.

 

Un énième seau d’eau froide jeté par la geôlière rince doucement le sang qui coule le long de mon corps. La femme détache mes poignets suspendus à une corde. Je ne résiste pas et m’effondre sur le sol. Ma tunique blanche est parsemée de fluides que je ne saurai identifier. Ils m’auront tout pris, jusqu’à ma dignité.

C’est terminé, je leur appartiens.

***

  • Réveille-toi, réveille-toi ! Lou s’il-te-plait réveille-toi !
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • C’est l’heure d’y aller Lou, me susurre ma petite sœur, Lola.

Déjà… Je me redresse et par automatisme porte la main sur mon avant-bras ou se dessine une fine cicatrice. Elle part de mon coude pour s’arrête à mon poignet. Je glisse mon doigt sur la surface boursouflée et réprime un léger frisson au souvenir du cauchemar qui me hante.

J’aperçois ma petite sœur trépigner et me lève péniblement du lit. C’est mon dernier jour d’ouvrière avant la cérémonie de ce soir qui ouvre les portes de Terria. Comme d’habitude, j’enfile en vitesse mon uniforme vert foncé et m’occupe de démêler ce qui me sert de chevelure. J’ai les cheveux tellement en bataille qu’il m’est délicat aujourd’hui de les natter.

Je regarde avec tendresse cette pièce minuscule qui pendant dix-huit ans fut mon refuge. Mon père a peint ces murs en bleu nuit lorsque j’ai eu dix ans. Il a utilisé des pigments naturels qu’on peut trouver dans certaines galeries. Depuis mon lit, je peux observer des étoiles en papier, réalisées par mes soins et collées au plafond. Je ne les ai jamais vues en vrai mais ce doit être un spectacle extraordinaire.

Ma chambre est étroite, si bien que je me cogne la tête sur l’étagère où sont disposés mes biens les plus précieux : mes livres. Ce sont des objets extrêmement rares et j’ai la chance d’en posséder plusieurs dont un qui illustre les divers animaux qui existaient à la surface. Il est interdit, mais je me plais à l’ouvrir et imaginer ces créatures comme autant d’âmes vivantes au-dessus de nos têtes.

Je regarde mes petits trésors avec nostalgie, je ne pourrais les prendre avec moi. Entre ces ouvrages se trouve une petite sculpture, offerte par mon père pour mes seize ans. C’est lui qui l’a fabriquée, il y a très longtemps, m’a-t-il dit. C’est une sorte d’oiseau aux ailes géantes sur lesquelles est gravé un mot : « résiste ».

Encore cinq minutes avant d’être vraiment en retard, je repose mon précieux objet et me dirige vers la couchette de ma sœur afin de m’assurer qu’elle soit présentable pour se rendre à l’école. Une fois vêtue de son uniforme, nous nous dirigeons vers la salle à manger.

C’est une pièce assez lumineuse. Les murs sont couverts d’argile rougeoyante et une chaleur agréable, produite par notre cheminée, rend l’atmosphère familiale. Les mois les plus froids, une odeur de fumée assez déplaisante envahie Terria du fait de l’absence d’ouverture : la fumée est conduite vers une galerie condamnée. La salle à manger dessert les portes en bois de nos trois chambres et un sanitaire sommaire.

Ma sœur m’attend déjà, assise sur le banc devant la table, les pieds battants l’air, dans le vide.

Je remarque que notre cellule est déjà vide, nos parents sont partis plus tôt que nous à leur tâche quotidienne. Mon père a laissé une note:

« Bonne journée mes lucioles. Lou je pense à toi ».

Son écriture hésitante est le témoignage de sa difficulté à traduire sa pensée par écrit, faute d’accès à nos écoles communes durant son jeune âge ; alors même que c’est sur papier qu’il est le plus démonstratif. C’est la première fois qu’il nous laisse un mot et je sais pourquoi cette journée se doit d’être bonne : c’est la dernière que je passerai, avant un moment, auprès de ma famille.

Je glisse ce petit bout de papier dans la poche de ma tunique. Je ne sais combien de temps je me suis perdue dans mes pensées mais Lola me rappelle à l’ordre par un petit grognement d’enfant affamée.

Je l’observe comme si c’était la première fois : ses cheveux bruns sont regroupés maladroitement en une natte nouée par un fil de soie bleu. Je lui ai appris à se coiffer il y a quelques semaines et elle est très fière de savoir se débrouiller seule. Ses petits yeux verts me regardent avec impatience et se retrousse son petit nez cerné de taches de rousseur. Je lui sers donc son petit déjeuner.

  • Ce n’est vraiment pas bon, râle-t-elle, comme chaque matin où je dois préparer son repas. C’est bien meilleur quand c’est maman qui me le prépare !
  • Oui et bien, elle n’est pas là. Donc si tu ne veux pas partir le ventre vide, je te suggère de manger ce que je te donne un point c’est tout !

Je vois à sa moue boudeuse que l’ingestion de cette bouillie grisâtre ne l’enchante guère ; pour autant, elle sait que le prochain repas ne sera que dans plusieurs heures. Elle se pince donc le nez et avale son déjeuner non sans quelques grimaces ridicules.

  • Tss comédienne que tu es !

Je prends une bouchée de ma part de bouillie et fais malgré moi la même tête que Lola.

  • D’accord c’est infect, lui concédais-je. Bien, tant pis nous mangerons mieux ce midi. Enfile ta veste je t’amène à l’école.
  • J’ai oublié mon cahier !

Je regarde cette version miniature de moi-même courir vers sa couchette pour chercher ses fournitures scolaires. L’angoisse me saisit à l’idée de la laisser seule ici. Mon ventre se noue et je suis obligée de m’accrocher à la chaise pour ne pas tomber. « Respire, respire », me répétais-je à moi-même. J’inspire une grande bouffée d’air afin de reprendre mes esprits. J’entends le bruit de ses petits pas revenir vers moi. Je me redresse donc et feint un grand sourire :

  • Tout ce temps pour un cahier !

Elle me tire la langue, malicieuse. Nous partons pour l’école. Je referme la porte en bois de notre cellule et me dis que c’est la dernière fois que je parcours ce chemin avant de longs mois : « Ressaisis-toi enfin Lou ! ».

Nous effectuons le trajet le long du tunnel qui mène à l’école commune. Il fait frais dans ces galeries de si bon matin, l’air y est bien plus respirable qu’en fin de journée mais j’y ai toujours suffoqué. Le sol en terre battu n’est pavé de pierres claires qu’aux endroits des regroupements, si bien que les tunnels sont des endroits plutôt sombres. Les plafonds bas ne font qu’accentuer cette sensation d’oppression.

Le préposé aux torches les éteint au fur et à mesure que la lumière se lève : des puits de jours, rares mais nécessaires, permettent d’éclairer partiellement Terria. Cependant, je ne sais à quoi peut bien ressembler ce « soleil » dont les anciens parlent : est-ce un feu étranger qui brûle la surface ? Dans ce cas, il doit faire une chaleur insupportable là-haut, bien pire qu’en Terria. Je le saurai bien assez tôt.

Nous arrivons enfin vers l’école. C’est un endroit un peu particulier : une énorme porte en bois condamne le tunnel et marque l’entrée vers ce lieu de « transmission du savoir ». Les murs à l’intérieur des salles de classe sont verts et blancs, marquant une certaine conformité entre l’uniforme des élèves et le bâtiment. Elle est tenue par des enseignants soigneusement choisis par ceux qui nous dirigent, les hommes en blanc.

Je n’échappe pas au regard réprobateur de l’administratrice, sorte de professeur de l’enseignement général et de la morale. Elle ne m’a jamais vraiment appréciée : je n’étais pas le genre d’élève discipliné et malléable comme la majorité de ceux de mon âge.

J’ai été mainte fois battue pour cela : des coups bâton à l’arrière des jambes, la peau y est fine, la douleur y est vive. Mes parents m’ont à plusieurs reprises demandée de faire comme tout le monde : apprendre et me discipliner, faute de quoi, j’allais nous mettre en danger.

Mais qu’y pouvais-je ? Leur morale n’est pas la mienne, leurs mots, leurs savoirs ne sont pas les miens. Je me suis toujours refusée à apprendre obstinément les choses que je ne comprenais pas. Alors j’ai été battue encore et encore.

Une fois, comme si l’humiliation de ne pouvoir me défendre n’était pas déjà assez, elle m’a mise au milieu de la salle commune de l’école, m’a défait ma tunique et m’a battue devant tous mes camarades. Ils ont été obligés de regarder, « pour l’exemple ». J’avais treize ans.

Evidemment, après cela je n’y suis plus retournée. Heureusement, ma sœur n’a pas suivi cette voie : elle est disciplinée, douce, et malicieuse. Certainement bien plus que je ne le serai jamais. Je suis tirée de ma rêverie, ou plutôt de ces souvenirs qui hantent mon esprit, par une voix désagréable.

  • Toujours en avance Lou, vous n’avez pas changé ! dit l’administratrice d’un ton sarcastique.
  • Je n’allais pas vous faire ce plaisir Madame Zlaster, répondis-je avec mon plus beau sourire.

Quelle garce. Je la hais. Sa poitrine large, ses petits yeux vicieux, ses cheveux grisonnants regroupés en chignon, tout chez elle me donne envie de vomir. J’ai imaginé à mainte reprise diverses manières de la faire mourir : écroulement d’un tunnel au-dessus de sa cellule, piqure d’insecte, ou tout simplement à coups de bâtons… Mais elle est protégée par les hommes en blanc alors à quoi bon ?

Alors que j’allais partir, elle s’adresse à moi :

  • C’est le grand jour Lou !

Je me retourner vers elle.

  • Si vous survivez, et que vous revenez, croyez bien que je vous choisirais le meilleur des époux.

Je la déteste ! Elle participe avec d’autres « protégés » aux choix des époux de ceux qui décident de rentrer après leur année en haut. Je me redresse résolue et lui rétorque :

  • Si la mort ne vient pas vous chercher pendant mon absence, Madame.

Fière d’avoir le dernier mot, je décide de partir. Et voilà, cette fois-ci je suis vraiment en retard. Je rebrousse donc chemin au travers de ce tunnel longtemps parcouru à contre cœur. Mes doigts en effleurent les parois : mon esprit n’arrête pas d’imaginer divers scenarii sur l’année à venir. Qu’adviendra-t-il de moi une fois seule dans cet univers inconnu ?

J’arrive en courant à mon poste, assez vite pour que la surveillante ne remarque pas mon absence. Je suis chargée comme la plupart des jeunes de porter les sacs de gravats que les autres ouvriers ont cassé pour permettre de creuser la galerie. C’est une tâche usante et répétitive, qui fatigue les dos, les mains. On ne nous demande pas de penser mais juste d’exécuter. Je me suis tout de même toujours demandée à quoi cela pouvait bien servir de creuser toujours plus profondément ?

  • Un jour tu vas le payer cher tu sais ? me souffle Emilie.

Je regarde cette pétillante brunette : elle est petite, menue. Ses yeux marrons me regardent d’un air sévère. Son nez se pince légèrement, c’est un tic qu’elle prend dès qu’elle est contrariée.

Emilie est futée, par rapport à la plupart des gens de Terria, et s’accommode de tout, tout ce que je ne suis pas. Et surtout, elle est mon amie depuis toujours. Nous avons fait nos classes ensemble puis avons été affectées à la même section ouvrière.

Déjà dès nos jeunes années elle s’inquiétait pour moi et me disait que je ne passerai pas mes treize ans. Je l’ai faite mentir à mon grand soulagement.

  • Je sais tu me le dis tous les matins. Que veux-tu qu’ils me fassent ? Me bloquer à vie dans un souterrain en m’obligeant à porter cette fichue terre argileuse ? Ah mince c’est déjà le cas !
  • Tu ne devrais pas dire ça. On a de la chance : ici nous sommes en sécurité. Et si la superviseuse t’entendait, tu sais très bien ce qu’ils te feraient.

Je lève les yeux au ciel. J’ai toujours aimé Emilie comme une sœur mais elle est d’un conformisme.

La vie ici lui parait être une chance alors que pour moi c’est un calvaire. Mais je ne savais que trop bien ce qu’ils me feraient : m’enfermer dans une geôle pendant des jours, voire des semaines pour m’affamer, me soumettre.

Ils brisent comme cela même les âmes les plus rebelles. Certains n’en reviennent pas. J’ai déjà eu la chance de m’en sortir.

  • … ce soir, ce ne sera plus le cas. Oh Lou tu m’écoutes ?! Me chuchote Emilie de peur que tout le monde ne l’entende.

Je n’avais pas réalisé qu’elle avait poursuivi la conversation et saisis l’angoisse dans sa voix. C’est vrai : c’est ce soir. Un mélange de peur et d’excitation s’emparent de moi. Ce nouveau monde, cet ailleurs décrit par les professeurs de morale comme machiavélique, monstrueux, ne pouvait pas être pire qu’ici. Cela fait tellement longtemps que j’attends ce moment. Je lui prends le bras pour la rassurer.

  • Nous ne risquons rien, nous sommes ensemble. Tu sais que je te protégerai.

Et je l’avais toujours fait. Une fois, à l’école, nous avions six ans à peine, elle avait cassé un vase, malheureusement un de ceux qu’appréciait particulièrement l’administratrice. Un banal accident de la part d’une enfant mais je voyais bien qu’elle était terrifiée alors je me suis accusée à sa place, c’est comme cela que nous avons fait connaissance et sommes devenues amies. Une amitié qui m’a value d’être retenue après l’école pour faire le ménage, mais une belle amitié tout de même.

  • Tu sais, cette année, nous ne sommes qu’une dizaine à partir, m’apprend-t-elle.
  • Je sais, j’ai entendu mes parents en parler, lui confirmais-je. Je demande à Emilie :

J’entends chuchoter dans notre dos. Je me retourne et vois des ouvriers détourner le regard. En fait, je ne remarque que maintenant l’agitation qui règne : de nombreux ouvriers ont été sollicités pour préparer la cérémonie de départ.

  • Tu as vu comme tout le monde nous regarde ?
  • Oui… Je ne sais s’ils nous plaignent ou nous encouragent, me répond-elle d’un air triste.

Je n’avais pas vu les regards tantôt admiratifs, tantôt inquiets que nous lancent les ouvriers au détour d’une galerie. Il n’est pas rare que certains d’entre nous ne reviennent pas mais nous ne savons jamais si c’est par choix ou s’ils sont simplement morts.

Les revenants ne parlent pas de leur expérience là-haut, c’est interdit. Mais des rumeurs circulent tout de même : on raconte que certains sont emprisonnés par des groupes d’insignis qui s’en servent comme esclaves. J’avoue que tout cela m’effraie mais en aucun cas elles ne sauraient m’empêcher d’aller découvrir ce monde nouveau.

  • Tu as prévu quoi ce soir, avant de partir ? Me demande Emilie
  • Je vais passer un peu de temps avec ma famille, je pense. Et dormir un peu si j’y arrive. Toi ?
  • Je ne sais pas. Tu sais que je ne suis pas particulièrement proche de mes parents alors bon…
  • C’est vrai tes parents sont… particuliers.
  • C’est clair !
  • Viens chez moi, Emilie, tu sais que tu es la bienvenue.
  • Non non ! Reste en famille, nous passerons bien assez de temps ensemble cette année, me glisse-t-elle d’un air peiné.

Je la laisse à ses pensées. Nous finissons notre matinée et nous dirigeons vers la grande salle pour le repas collectif. C’est une pièce immense, où le millier d’habitant de Terria se regroupe pour manger, à tour de rôle, suivant nos sections.

Il existe une certaine hiérarchie entre nous, selon les tâches que nous effectuons : les creuseurs comme Emilie et moi mangeons vers l’entrée de la salle, on sent encore l’odeur de sueur et de terre des galeries. Au contraire, les administrateurs, gardiens et consorts sont vers l’estrade, aux abords des galeries menant vers les cuisines et l’extérieur. Il y fait plus frais et c’est, dit-on, bien plus agréable. Je le saurai ce soir, les familles de ceux qui partent sont réunies dans ce coin-là durant la cérémonie.

Cette haute pièce revêt des murs blancs, de même que les tables, rondes et espacées entre elles de quelques mètres ; le contraste entre la clarté de cette pièce et les tunnels sombres et boueux de Terria m’a toujours étonnée.

Nous nous installons, comme chaque jour à la table qui nous est assignée. Une cantinière arrive avec une pile d’assiettes et une marmite remplie de notre repas : c’est notre lot quotidien. Notre déjeuner est frugal: quelques jeunes pousses que nous arrivons à cultiver sous terre et un bouillon. J’ai l’impression qu’ils réservent un meilleur repas pour ce soir.

C’est là que, dans la rangée voisine, nous apercevons Estella.

  • Elle est de plus en plus flippante, me glisse Emilie.
  • C’est clair. Elle fait vraiment peur depuis la mort de Nino.

Elle se tient toujours à l’écart des autres et regarde tout le temps de biais, repliée sur elle-même. Elle est revenue de là-haut il y a deux ans déjà et a été mariée dès son retour à un garçon revenant, comme elle. Il est mort l’an dernier suite à l’effondrement d’une galerie et son état n’a fait qu’empirer. Elle n’a jamais plus été la même depuis qu’elle est revenue.

Par moment, lorsqu’elle travaille, sa blouse se soulève un peu et on peut voir des marques. Je ne saurai dire à quoi cela correspond : elle n’était pas vraiment une rebelle avant de partir, ces marques ne sont pas celles des geôles de Terria, comme les miennes. Elle les a donc reçues là-haut, mais qui a bien pu les lui faire ?

  • Tu penses que c’est comment là-haut ?
  • Je n’ai vraiment pas envie de le savoir, me répond Emilie. Il doit faire très chaud, les insignis doivent avoir muté comme des animaux.
  • Tu ne crois pas que tu exagères ? Les insignis sont comme nous, sauf qu’ils ont choisi de rester là-haut.
  • Rappelle-toi nos manuels ! Je suis sûre qu’il s’est passé quelque chose de terrible pour eux.
  • Tu as été endoctrinée Emilie.
  • Je ne pense pas : regarde Estella… Elle a tellement changé ! Elle a vu le diable là-bas, je ne vois que ça.

C’est vrai qu’à la voir, l’enfer n’est peut-être finalement pas sous terre. Mais je suis réellement persuadée qu’Emilie a été endoctrinée par toutes ces heures de morale dispensées par l’aimable madame Zlaster. J’appréhende tellement ce moment.

Tout à coup, des cris percent le silence de la grande salle. Nous nous retournons vers l’objet du vacarme : une jeune fille est en train d’hurler.

  • C’est Ama, me dit Emilie.

Devant mon air interrogateur elle me précise :

  • Mais si elle était à l’école avec nous les premières années puis ses parents l’ont mise dans les galeries. Visiblement, elle fait une crise de panique, elle aussi doit partir ce soir.

Ça m’en a tout l’air : elle a l’air possédée. Son corps tremble, comme secoué par des spasmes, elle pousse des hurlements à réveiller les morts, c’est terrifiant.

C’est alors que les portes s’ouvrent sur les hommes en blancs. Tout le monde se rassoit et baisse la tête. J’ose à peine un coup d’œil : ils me paraissent tellement grands, vêtus de leurs tuniques blanches. Lorsqu’ils passent près de nous, je ressens un frisson me parcourir. Je ne vois que le bas de leur tenue, on dirait qu’ils flottent dans l’air. Personne n’a jamais vu leur visage, s’ils en ont un, il est recouvert.

Nous n’avons pas le droit de les regarder : ceux qui ont bravé cet interdit ne sont jamais revenus et pour être honnête, je ne m’y risquerai pas. C’est un fait de défier quelques gardiens, s’en est un autre de jouer avec ceux qui vous maintiennent en vie.

Ils se regroupent autour d’Ama et sans un bruit la saisissent et l’entraînent à travers une galerie qui nous est interdite. Un silence de mort règne de nouveau dans la salle, ponctué par les cris s’éloignant peu à peu.

Emilie et moi échangeons un regard tendu. Elle est devenue tellement pâle. Si je suis excitée à l’idée de découvrir le nouveau monde, je sais qu’elle y est contrainte par la peur des représailles de la part des hommes en blanc.

L’agitation reprend peu à peu et nous apercevons Thar, un garçon de notre âge, qui, comme nous, quittera Terria ce soir. Ses cheveux bruns épais et ses yeux perçants font de lui un très beau garçon. Il a une carrure assez imposante et est aussi bête qu’il est grand. Ses épaules carrées, son visage anguleux ne m’inspirent que crainte et mépris. Il est le fils d’un des gardiens de Terria, il a donc droit à de nombreux avantages et privilèges qu’il se plait à rappeler. Il avance vers nous, ses lèvres fines pincées. Il s’approche et comme à son habitude se montre désagréable :

  • Vous avez vu l’autre folle qui s’est faite embarquée par les hommes en blanc ?
  • Ama n’est pas folle, lui répond Emilie.
  • Bien sûr que si elle n’est pas normale cette fille !

Je n’arrive pas à contenir ma réflexion, il me dégoute :

  • Tu es normal toi oui !

Il me lance un regard plein de haine :

  • En tout cas, ce n’est pas elle qui connaitra le nouveau monde, on n’est pas prêt de la revoir !
  • Tu es aussi stupide que tu es arrogant, lui répondis-je.
  • Fais la maline tant que tu veux dans Terria, tu es protégée mais n’oublie pas que dès ce soir tu es seule.

Sur cette menace, il fait demi-tour. Je ne sais pas vraiment quoi penser de sa remarque : je ne serai pas seule mais avec Emilie et puis je sais me défendre.

Nous continuons notre repas en silence et rejoignons la galerie pour terminer notre tâche. Le travail est tellement épuisant que je finis la journée sans même la force de m’évader dans mes pensées.

Les heures défilent au point que j’aimerais arrêter le temps, juste quelques minutes, quelques secondes à peine pour reprendre mon souffle, mettre de l’ordre dans mes idées. Je sais qu’il sera bientôt l’heure de regagner ma cellule et de préparer mon départ.

C’est Emilie qui rompt le silence :

  • Promets-moi que tu seras forte

J’ai du mal à saisir son propos. Je me tourne vers elle et remarque ses yeux embués.

  • Nous serons fortes Emilie.
  • Non, ce n’est pas ce que je t’ai demandé : promets-moi que quoi qu’il se passe, tu seras forte.

Je suis interloquée par la situation : pourquoi tout d’un coup se mettait-elle à parler ainsi ?

  • Mais…
  • Promets-le !
  • D’accord ! Je te le promets.

Sur cette promesse, elle m’enlace et part dans la direction de sa cellule. Je ne sais pas quoi faire : devrais-je la suivre pour prolonger cette conversation ?

La cloche me tire de mon dilemme : il est l’heure de récupérer Lola à l’école.

De retour dans notre cellule, nous apercevons nos parents attablés, ma mère a pleuré, visiblement. Elle est grande, fine, et se déplace toujours avec grâce mais aujourd’hui elle me parait exténuée. Sa peau couleur porcelaine a des reflets grisâtres. Ses cheveux bruns au carré sont en bataille et ses yeux clairs reflètent une tristesse infinie. Ses doigts fins pianotent nerveusement sur la table.

Ils me regardent tout deux comme si j’étais différente et je comprends alors leur crainte de me voir partir :

  • Ça va bien se passer, leur dis-je.
  • Nous le savons. Tu reviendras et la vie reprendra son cour, me répond mon père.

Je ne réplique rien car la perspective de reprendre cette vie-là ne m’enchante pas. Ma mère m’a préparé mon sac et nous avons reçu la tenue que chacun de nous doit porter pour le départ. J’ouvre l’emballage en toile et découvre un pantalon sombre, rugueux ainsi qu’une chemise verte, sombre, au tissu épais et chaud.

Lola ne comprend pas la tension qui règne dans la pièce, elle est trop petite. Je lui demande alors d’aller dans notre chambre réviser ses leçons, elle obtempère. Je me retourne vers mes parents :

  • Dites-moi à quoi m’attendre.
  • Tu sais très bien que nous ne pouvons pas, me rappelle ma mère.
  • Mais pourquoi ? A cause de ces foutues règles ! Mais enfin je veux savoir, me préparer à ce que je vais affronter !
  • C’est interdit, tu sais ce que nous risquons si nous t’en parlons, me dit ma mère.
  • Et si je décidais de ne pas revenir? Ou que je ne pouvais pas revenir ?

Silence. Elle me regarde et je peux lire une grande peine dans ses yeux.

  • C’est bien ma plus grande crainte depuis que tu es petite.

Elle se lève et quitte la pièce. A ce moment, je ne saisis pas l’ampleur de ses mots et me retourne vers mon père avec toute l’arrogance de mon âge. Quand j’étais enfant, il me paraissait effrayer tout le monde dès qu’il élevait la voix, j’étais une princesse et lui veillait sur moi. Son allure carrée, sa taille impressionnante, sa peau basanée, ses yeux sombres faisaient de lui un géant à mes côtés et je me sentais en sécurité. Aujourd’hui, je nous sens impuissants.

  • Je vais te le dire.

Je suis sous le choc : je ne pensais pas vraiment obtenir de réponse, je voulais juste les faire réagir.

  • Ce soir, tu quitteras un monde qui aujourd’hui te paraît fade, triste et conformiste et tu découvriras un monde nouveau, dangereux, excitant, où les interdits n’existent pas, où tu survis si tu es fort mais où tu perds ton âme si tu es faible. J’ai failli ne pas revenir.

Cette révélation me laisse perplexe : mon père, modèle de bon ouvrier, sans jamais un mot plus haut que l’autre, a été tenté par le nouveau monde ?!

  • Pourquoi es-tu revenu ?

Son visage change, j’y lis une souffrance que je ne lui avais jamais connue. J’ai toujours vu mon père comme un homme fort, endurant sans un mot ces dures journées de labeur.

Je sais qu’à partir d’aujourd’hui, je ne pourrais plus enlever l’image d’un homme, pas seulement inquiet pour sa fille mais usé, fatigué par cette vie.

  • Parce que ce nouveau monde est grisant de liberté mais il t’oblige à faire des choses qui te marquent à vie. Tu deviens quelqu’un d’autre consciemment ou malgré toi. Et je détestais celui que je devenais. J’ai tué des hommes, ainsi que des femmes. J’ai le corps criblé de cicatrices qui me rappelleront toute ma vie le monstre que j’ai été.
  • Papa, je…

Il se lève et me regarde dans les yeux :

  • Lou, ne te fie qu’à toi. Tu devras te battre pour survivre, t’adapter à ce monde nouveau. Tu vas changer, je ne saurais dire en bien ou en mal, mais tu changeras. Essaie juste de ne pas te perdre, de garder à l’esprit qui tu es. Résiste. Résiste aux tentations sanguinaires qui vont te saisir. Si je ne te vois pas revenir, je garderai à l’esprit la personne formidable que tu étais.

Il m’embrasse sur le front, se détourne et sort de la pièce. Je reste seule, chamboulée par ces informations qui me donnent mal à la tête. J’aimerais le retenir, le supplier, lui crier à quel point j’ai peur et comme je me sens perdue.

Alors, malgré moi, malgré toute ma volonté de ne pas craquer, je pleure à m’en faire mal au crâne. Mes mains soutiennent péniblement ma tête. Je suis secouée de spasmes et n’arrive plus à m’arrêter. Je pleure pour ce que j’ai perdu et tout ce que je vais perdre ces prochaines heures : ma famille, mes amis, mon innocence.

Je ne saurais dire combien de temps je reste ainsi mais lorsque mes yeux ne peuvent plus verser une larme, je décide de rejoindre ma sœur avant la cérémonie.

 

Lire la suite…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s