Ecriture

[3/5] Minuit

Il fait trop chaud pour mourir. Ses collants noirs lui collent à la peau et des gouttes de sueur perlent le long de sa joue battue. Le cuir de son blouson ne facilite pas cette quête de fraîcheur mais l’enlever c’est exposer ses bras de neige au soleil ardent.

Chaque seconde est un supplice. 12h12. Elle attend, encore et toujours.

Soudain, LA voiture, celle qu’elle a vue tant de fois, celle qu’elle craint toujours autant.

Elle écrase sa cigarette et part à sa rencontre. Elle ouvre la portière et s’engouffre dans l’énorme véhicule.

  • Je n’aime pas que tu fumes, grogne l’homme assis en face d’elle. C’est quoi ces bleus ? la questionne-t-il en lui attrapant la joue.
  • Un client.
  • D’accord. dit-il simplement. T’as eu combien cette nuit ?
  • 300, souffle-t-elle en fouillant l’intérieur de son blouson.
  • Bien… mais tu m’as habitué à mieux. Je te ramène à la maison le temps que les bleus s’atténuent. T’es pas présentable.

La voiture redémarre et elle perd la notion du temps.

  • Descends Ana, la réveille l’homme.

Elle obéit et suit la petite voie de gravier. Elle ne connait que trop bien le chemin. Après quelques sentiers qu’elle parcourt sans efforts malgré ses hauts talons, elle arrive à une grande baraque grise cernée par la forêt. Aucun bruit ne s’échappe des fenêtres. Morte. Cette maison est morte.

Elle rentre par la porte principale. Les filles présentes à l’intérieur se tournent toutes vers Ana, les yeux grands ouverts par la peur, les bouches interdites par contrainte. Elles se regroupent dans la plus grande pièce de la maison et Ana les suit. Les hommes entrent.

  • Bon les filles, Ana vous rejoint pour quelques temps. Elle vivait ici avant votre arrivée et travaille pour moi, dit-il avec un sourire satisfait. Soudain, son acolyte lui glissa quelque chose à l’oreille.
  • Ah oui, reprit-il. Il m’en faut une autre pour la remplacer le temps qu’elle retrouve une apparence correcte. Hum… Toi ! dit-il en désignant une jeune fille rousse à peine majeure.

Elle se lève sans grande assurance. Ses formes généreuses sont cachées par des vêtements amples. Ses pleurs ont fait enfler ses yeux verts et l’enfermement lui a fait perdre les belles couleurs qu’elle devait avoir autrefois. Elle rejoint l’homme maladroitement, se frayant un chemin parmi les filles heureuses d’avoir échappé à la sélection.

Il la saisit par le bras et la traîne derrière lui. Elle n’émet aucun gémissement, aucun cri de souffrance, de colère ou de douleur. Rien. Elle ne sait que trop ce qui l’attendrait à la moindre contestation.

Ana regarde la scène, dépitée.

Quand ils furent tous partis, emmenant la jeune fille rousse avec eux, les autres se détendent et certaines tombent à genoux, en pleurs, consolées par leurs aînées.

Aucune n’a choisi. Ana ne s’attarde pas et monte à l’étage dans la salle de bain unique et commune aux dix filles. Dans cette maison, il y a cinq chambres, elle le sait. Elle allait prendre la place de la jeune fille rousse, comme d’autres avaient pris la sienne.

Elle se passe de l’eau froide sur le visage, espérant amoindrir le gonflement de sa joue, et  se regarde dans la glace: elle ne ressemble plus à la femme souriante qu’elle connaissait. Son jeune âge n’apparait plus et a laissé place à une espèce de maturité acquise de force.

Elle redescend en silence. Ana mémorise tout comme si, chaque détail avait une quelconque importance. Les pleurs ont cessé. Une fille s’approche d’elle et Ana reconnaît immédiatement Sarah, une jeune métisse arrivée en même temps qu’elle. Elle porte le numéro 165 tatoué sur le poignet. Des numéros, comme pour les chiens.

Elles ont perdu toute forme d’humanité le jour où elles sont montées dans ce camion. Les autres filles ne portent pas encore ce tatouage. Elles viennent juste d’arriver, certaines ne parlent même pas français.

  • Ils ont laissé ça pour toi, reprend Sarah en tendant un sac en plastique.
  • Merci, dit-elle simplement.

Ana serre le paquet sous son bras et monte dans la chambre. Peut-on réellement parler de chambre ? Un endroit confiné dans lequel sont posés à même le sol de fins matelas et une couverture.

Elle s’assoit par terre et y vide le sac. Une nouvelle tenue, un rasoir, un peu de maquillage bas de gamme, une seringue et un sachet. Elle ouvrit le sachet, disposant son contenu en une longue et fine ligne. Elle prend l’emballage en carton du rouge à lèvre et en fait une sorte de paille.

Elle approche son visage de la ligne et avec la paille inspire, autant que ses poumons le lui permettent. Elle renifle bruyamment et s’effondre sur le lit, apaisée.

 

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